Shana Tova

 

Elle était venue me rendre visite dans un rêve, fin juin 2014, peu de temps avant que je rencontre sa mère. Annonciatrice de changement, Shana s’est inscrite dans le troupeau et dans ma vie en lumière de renouveau. La douceur de sa détermination nous guide avec la tendre puissance qui l’habite vers nos royaumes intérieurs oubliés. Des cinq jours qui ont suivi sa naissance, je conserve une aura d’itinérance, un labour intérieur minutieusement orchestré.

Les chevaux vivaient alors dans un grand pré, à l’horizon découvert. Nous attendions de nous retrouver après l’hiver dans la ferme où je venais d’emménager. Les pâtures bientôt, se libéreraient et nous serions réunis. En attendant, je parcourais sans effort, comme une évidence, les vingt kilomètres qui nous séparaient, matin et soir, pour nous retrouver. Dans la marbrure d’une nuit de janvier, alors que je quittais le pré, une présence m’a appelée.

 

Là, comme une évidence, le ventre de Faïza s’est mis à m’appeler. Il était rond et portait la douceur du miel, la chaleur de la paille en plein été. Faïza, la sublime effarouchée. Faïza la sensible aux larmes de velours. Faïza, l’alliée silencieuse. J’étais allée la chercher au mois de juillet et nos contacts avaient toujours été ceux des yeux et du cœur. Et voilà maintenant que son ventre m’appelait. Dans mon habit de renard, je me suis approchée et mes mains ont trouvé cette présence qui les attendait. Ma voix a irrigué mon corps et dans un puissant et langoureux voyage a pénétré dans le ventre de Faïza. Lentement, nous avons voyagé, remontant l’échine à l’intérieur du bébé. Les ondulations de la voix spiralaient l’encolure, et le reste du corps a épousé le mouvement. Guidé dans son nouvel espace, le corps étoilé s’est abandonné au bercement de la voix. Faïza, sereine, approuvait en silence. Mes mains ont trouvé son corps et l’ont longuement massé. Nous nous sommes régulièrement retrouvées dans les semaines qui ont suivi, son corps abandonné dans mes paumes, mon chant nourri de son écho intérieur. Était-ce une évidence ? Oui, son invitation à assister à l’arrivée du poulain m’est apparue comme une évidence, et tout autant comme une grâce. J’étais au rendez-vous qu’elle m’avait fixé dans l’aube printanière. Un rendez-vous empli de magie, de silence et d’éternité. Sous un soleil limpide et cristallin, est descendue parmi nous Shana, Shana Tova. Chaque brin d’herbe respirait plus fort que nous tous réunis et bombait le torse pour réceptionner la tendre beauté que la Vie leur confiait ce matin. Sur son matelas d’herbe, recouverte de sa capeline étoilée, Shana accueillait : le monde, la vie, les êtres.

Elle est instantanément devenue le centre du troupeau. Dans sa naissance était imbriquée la naissance du troupeau, et elle en devenait le nombril. Tous les chevaux présents renaissaient, s’annonçaient au monde avec leur puissance renouvelée. Ils avançaient, abandonnant derrière eux leurs passés de souffrance et les carapaces qu’ils leur avaient tissées. Zoria est entré dans l’habit de protecteur qui ne l’a plus quitté, et veillait sur la mère et l’enfant, dans une présence ferme et attentionnée. Au loin, le troupeau était plus uni que jamais par une toile invisible dans laquelle circulaient les informations : l’un se postait au Nord, l’autre au Sud, l’un à l’Ouest, l’autre à l’Est. Le troupeau était né, et son ambition commune vibrait parmi eux. La nuit venue, tous encerclaient la pouliche endormie. Trois jours, trois nuits durant ce tissage s’est consolidé, et les deux jours qui ont suivi Shana Tova a emmené son troupeau en voyage : itinérances sauvages, escapades nécessaires à assouvir cette énergie du groupe retrouvé, du cœur étonné de sa puissance originelle.